Les mondes dystopiques décrits dans la « soft » science-fiction des années 70-80 semblent être devenus réalité. Les auteurs cyberpunk comme William Gibson sont sortis de l’anticipation pour entrer dans la fiction contemporaine, décrivant toujours cependant les changements technologiques et leurs conséquences funestes sur la société. D’autres comme Bruce Sterling sont devenus des prospectivistes du maillage informatique et électromagnétique actuellement en déploiement : RFID, traçabilité, bases de données, etc. La société Orwellienne de Big Brother – le grand oeil qui voit tout - semble aujourd’hui rendue obsolète au profit d’un « Everyware » panoptique de servitude volontaire.
Le monde des angoisses hallucinées de Philip K. Dick est aujourd’hui tangible. Ce monde ou la prochaine révolution de la communication annoncée est celle de la pré-cognition, de la psyonique et de la télépathie, rendue possible grâce à cette grille « everyware ».
Mais là où des systèmes dominants régissent les usages et influent sur le quotidien de chacun, des alternatives entre dystopies et utopies permettent d’envisager d’autres univers et de construire d’autres réalités dans ce qu’elles ont de force poétique mais aussi de concrète parce que reliées à des modes de vie. Particulièrement face à une société qui donne à voir pour vrai le spectacle qu’elle produit.
Des espaces communicants de travail et de diffusion (Medialab - plateau radio/vidéo/de projection) vont réunir un ensemble d’intervenants. Ils sont invités à montrer et présenter leur travail, et à intégrer des temps communs de discussion qui prendra comme toile de fond un futur possible.
Là où se créent des formes d’investigation tendant à une interprétation d’un monde où le désastre est annoncé quotidiennement, se créent aussi des modes concrets de développement de tactiques ou stratégies de ré-appropriation du monde, de modification de l’environnement quotidien.
« À partir du moment où une société réussit à faire croire que ce qu’on vit est réel, en ayant réussi à faire que le spectacle soit directement vécu comme une réalité : Il faut quitter la réalité. Car cette homologation que le fascisme n’a jamais obtenue, le pouvoir actuel de la société du désir, a réussi à l’obtenir. Enlevant de la réalité aux divers modes de vie humains. » Solange Morlon
Nathalie Magnan est professeure à l’école nationale supérieure d’art de Bourges. Elle a dirigé La vidéo entre art et communication ensb-a 1997, et en collaboration avec Annick Bureaud, Connection, art, réseaux, média ensb-a 2002. Ses dernières publications : « Hacktivisme : pour une pratique politique du code » in Arts Numériques, tendance, artistes, lieux & festival. ed M21. 2008 / « Interview with Hassan Ibrahim, Al Jazeera » dans Tactics in Hard Times : Space and Practices of New Media MIT Press 2008 / Donna Haraway, Manifeste cyborg et autres essais, science-fiction-féminisme sous la direction de Laurence Allard, Delphine Gardey, Nathalie Magnan, édition Exils. Elle a enseigné à l’université de Paris 8 et à l’université de Californie à Santa Cruz. Elle a réalisé pour Paper tiger TV, Deep Dish TV (USA) et Canal+ (France).
Ewen Chardronnet est auteur, artiste et commissaire vivant à Paris. Dans les années passées, il a été actif dans des projets sur les systèmes de l’information et les médias tactiques. Il collabora à divers travaux comme l’Association des Astronautes Autonomes, le Makrolab, l’Acoustic Space Lab et World-Information.org. Il a publié en 2001 Quitter la Gravité, l’anthologie française sur l’Association des Astronautes Autonomes et en 2003, a reçu le Leonardo New Horizons Award. Ses récents travaux artistiques s’orientent sur une recherche à propos des ondes électromagnétiques avec le Spectral Investigations Collective et le journal Planète Laboratoire. Il est actuellement commissaire du festival numérique de la Ville de Paris, Futur en Seine.
Fabrice Cotinat vit et travaille à Châteauroux. C’est d’abord comme un habile ingénieur de machines ludiques à la beauté formelle indéniable que Fabrice Cotinat subvertit les mécanismes de production et de réception de l’image en général et de l’oeuvre d’art en particulier. Au sein de La galerie du cartable, il investit la création audiovisuelle par le biais du cartable-vidéo – espace de projection et de création nomade – et la pratique d’un cinéma d’invention dont l’originalité s’appuie sur des dispositifs low-tech de prises de vue et des mises en scène contraintes par des architectures bricolées.
Alessandro Ludovico est critique et rédacteur en chef du magazine Neural depuis 1993. Il est l’auteur de plusieurs essais sur la culture numérique et il co-dirige Mag.Net Reader. Il est l’un des contributeurs fondateur de la communauté Nettime, l’un des fondateur de l’organisation Mag.Net (éditeurs de la culture électronique). Il enseigne le Computer Art et les interfaces esthétiques à l’académie d’art de Carrara (Italie).
Parallèlement, il collabore avec Ubermorgen et Paolo Cirio sur des projets artistiques qui ont fait le tour du monde.
Le Spam, comme l’un des phénomènes de communication incontournable de notre époque, est une partie de notre quotidien animé dans Infoscape. Le Spam est extrêmement répandu et efficace pour des milliards de personnes (faciles à repérer et à démarcher) dont la porte de communication personnelle et ouverte est constituée par quelques « lettres / chiffres », un @ et quelques points.
Plusieurs objectifs sont visés , de la fascinante publicité des produits miraculeux jusqu’à ce qu’on appelle le « phishing », ou encore leurrer les gens pour qu’ils divulguent leurs informations personnelles à des fins néfastes, l’ entrepreneur spammeur sait comment titiller verbalement sa cible presque parfaitement. Ainsi, le spam n’est pas seulement un abus d’un bien publique (les protocoles SMTP et POP3), et pas seulement une façon de survivre sur le plan technique aux fréquentes coupures de services des fournisseurs, mais c’est surtout réinventer continuellement une prose concise et charmeuse. La guerre littéraire sans fin entre les logiciels de filtre des spam et les spammeurs n’aura probablement jamais de gagnant. Ce sera jouer en utilisant différents « code / signe » à tour de nouvelles combinaisons de filtres et le passage à travers la ‘protection / censure’ verbale. Avec une surcharge constante de la rétine, quelques stratégiques mots(clés) peuvent faire la différence.
Konrad Becker, fondateur de « Global Security Alliance » l’agence de maintien de la paix culturelle, est un chercheur en communication interdisciplinaire, théoricien et practicien. Il a été actif dans les médias électroniques en tant qu’artiste, écrivain, compositeur ainsi que commissaire, producteur, éditeur et organisateur. Directeur et co-fondateur de l’Institut pour les Nouvelles Technologies de la Culture/t0, et de Public Netbase de 1994 à 2006, il commença World-information.org et World Information Institute, une agence d’intelligence culturelle. Prochaine édition: Le Dictionnaire stratégique de la Réalité (Autonomedia 2009)
http://www.t0.or.at
http://world-information.org
http://global-security-alliance.com
Présentation de quelques principes fondamentaux mondialement déployés des technologies créatives de contrôle culturel, de pacification de l’individu, du vivant que l’on fait taire et l’énigme du zombie. La surveillance est faite pour sécuriser la propriété et les investissements. La priorité aujourd’hui est de protéger la Propriété Intellectuelle. Mais nous devons nous demander ce qu’est la possession, ce que sont les biens intangibles et de quelle manière est-il lié au maintien culturel de la paix ?
Les théâtres des possessions sont le champ de bataille pour le contrôle de l’objet et du sujet dans le féodalisme de l’information.
La sécurité n’est pas seulement technologique mais une façon de penser intériorisée où le contrôle est maintenu par la crainte du synthétique et le besoin de sécuriser la propriété contre autrui. Les caméras de sécurité n’ont pas besoin d’être connectées ; elles n’ont même pas besoin d’être allumées pour exercer leur magie dans le rhizome des Yeux Diaboliques et leurs systèmes de domination symbolique. Maximiser les moyens de sécurité pour minimiser la vie. Le mariage chimique des technologies de contrôle et de l’imagination, la convergence du Divertissement Militaire de la sécurité et de la culture, provoque une nouvelle ère de direction des conflits pré-humain.
Le groupe conceptuel Bureau d’études développe un travail collectif croisant art, théorie et recherche. Ce travail se traduit notamment par la réalisation de cartographies sur les réseaux et complexes de pouvoirs, rendant lisibles les liens entre les Etats, les groupes financiers, les think tanks, les entreprises... Ces cartographies sont diffusées dans des contextes artistiques, militants, universitaires ou sans qualité.
Dans l’ Université Tangente, un projet de recherche indépendant pour la production de savoirs autonomes, les cartographies deviennent des outils coopératifs pour traquer les relations de pouvoirs mondialisés et agir pour renforcer des voies alternatives de production de vérité, de savoirs et de pouvoirs. www.utangent.org
Depuis 2008, se développe le projet d’une base de donnée en ligne Mapping the Laboratory Planet (http://laboratoryplanet.org/) augmentant l’investigation conceptuelle des cartes par une approche géolocalisée des centres d’action de la « Planète Laboratoire ».
Ils fondent en 2006 avec Ewen Chardronnet le journal indépendant La Planète Laboratoire (http://laboratoryplanet.org/), journal périodique de philosophie des sciences et critique des techniques, explorant les scénarios qui justifient les expérimentations démiurgiques du Monde devenu Laboratoire.
Conscient des limites d’une approche exclusivement critique, ils élaborent la construction d’une « Commune expérimentale » en milieu rural basé sur la tri-articulation culture/agriculture/social pour y faire émerger des tentatives de réponses à l’organisation irrationnelle du monde-laboratoire.
La Planète Laboratoire est un journal périodique de philosophie des sciences et critique des techniques, tiré en deux versions, française et anglaise, et diffusé par un réseau de personnes-relais.
La direction éditoriale du journal est assurée par Bureau d’études, Ewen Chardronnet et Michel Tibon-Cornillot.
Depuis la Seconde Guerre Mondiale, le monde se transforme progressivement en laboratoire à l’échelle 1. Au modèle du « monde usine » s’ajoute désormais un modèle de «monde laboratoire». Ce devenir-monde du laboratoire encourage la manipulation du vivant selon la doctrine du « risque acceptable ». La radicalisation de la compétition et les « manques à gagner » dans les investissements planifiés autorisent les tests en « conditions réelles ».
Le journal explore les scénarios apocalyptiques qui justifient les expérimentations démiurgiques du monde devenu laboratoire. La Planète Laboratoire veut faire prendre conscience à ses lecteurs que l’organisation rationnelle du monde-laboratoire s’est d’ores et déjà retournée en une organisation irrationnelle menaçant ceux qui l’ont instauré.
La biodynamie est une théorie et une pratique agricole initiée par Rudolf Steiner au début du xxe siècle qui a l’ambition de soigner une terre dont nous savons tous aujourd’hui qu’elle est malade.
Le Jeu des rois est une pièce de théâtre qui était jouée au Moyen Âge autour du 6 janvier. Dans les cultures anciennes non chrétiennes et chrétiennes ce moment de l’année était célébré comme moment de mort et de renaissance de la lumière et de la Terre.
Le travail de lecture biodynamique du Jeu des rois est venu d’une intuition qu’il fallait vérifier, savoir que tout ce récit chrétien des rois-mages décrivait en quelque sorte, des processus de la nature, un drame qui se produit dans l’activité chimique de la terre. Un drame qui se produit également dans la vie végétale qui voit au cours de l’été surgir l’étoile du pistil, du pollen, étoile qui descend en automne dans la graîne pour renaître au printemps.
Le temps des rois dans la nature, c’est l’évocation d’un processus qui commence et qui, en se mettant en mouvement, rencontre des obstacles, des forces d’anéantissement, suscite des métamorphoses, des polarisations, des renversements dans la vie des éléments.
Anne Laforet est spécialiste du net art et chercheur. Elle vient d’achever son doctorat en sciences de l’information et de la communication avec une thèse sur la conservation du net art. Elle écrit sur la culture électronique pour Poptronics.fr et Arte.tv. Anne prend part depuis une dizaine d’années à différents projets en réseau, autant artistiques que de recherche.
L’archéologie des médias propose une réflexion qui va à l’encontre d’une approche des technologies en tant que progrès constant, linéaire, qui rend obsolètes machines et systèmes. Le développement des technologies est ainsi placé dans un ensemble de références socio-techniques et culturelles plus larges. Elle propose une lecture des utopies et dystopies qui se révèle à la fois proche et lointaine de la science-fiction qui, à travers une projection dans le futur, décrit le présent et le passé, les espoirs et peurs liés aux technologies et à leurs usages.
An Mertens est membre de Constant et du collectif de Femmes & Logiciels Libres Samedies. Elle écrit, rédige, raconte et expérimente avec des formes de narration analogues et digitales.
Constant est une association sans but lucratif basée à Bruxelles, active depuis 1997 dans les domaines du féminisme, des alternatives au copyright et du travail en réseau. Constant mène ses projets en matière de code, design & publication, vidéo, audio, bases de données, en se déplaçant dans les lieux de culture et de travail.
Pour Constant la fiction est un outil de travail. Elle permet de prendre de la distance par rapport à la réalité de tous les jours et d’injecter de nouvelles perspectives dans sa pratique. Quels sont les exemples de la science-fiction dite féministe qui pourraient inspirer un modèle de travail dans lequel le partage, l’échange et le droit à l’erreur sont les axes centraux ? Est-ce qu’on pourrait relier le potentiel de nouveaux modèles qui réside dans le Cyborg Manifesto de Donna Haraway à la mention de Linux Thorvald dans les notes qui accompagnent la première distribution de Linux : « Interrupts aren’t hidden ». Et qu’est-ce qui arrive quand on essaie de mettre en pratique ces idées dans un projet collaboratif de serveur pour femmes ? An Mertens ne répondra pas à toutes ces questions, mais les prendra comme point de départ pour une session de conte inédite.
Stéphanie Richard (GAST FALL) est éclairagiste et plasticienne, travaille le son et la vidéo sous formes de concerts-performances (Le Divan du monde à Paris, festival 0/1 à Orléans, OPA à Paris...) ou d’installations (La ferme du Buisson à Noisiel, Centre d’art Rhizome à Torcy, MEM festival à Bilbao) et poursuit une recherche universitaire sur les dispositifs techniques inhérents au théâtre et à la performance. (Université Paris III)
Alexandre Korber est webmaster du département de biologie de l’ENS Paris. Il réalise les vidéos du festival de mode et tendances Modorrra à Bilbao. Est associé aux collectifs Action Futur et Gast Fall dans la réalisation de performances et de vidéos. Fonde PetiteBoiteSansFond dont l’objet est la création d’un lieu de résidence ouvert aux porteurs de projets créatifs : artistes, scientifques, littéraires. Ils collaborent tous les deux avec le /tmp/lab, hackerspace situé à Vitry-sur-Seine pour intégrer le projet RepRap dans de futurs projets artistiques et pédagogiques autour d’une écologie de la production d’objets.
Le projet RepRap (Replicating Rapid prototyping) initié par Adrian Bowyer (University of Bath) a pour but de rendre accessible la technologie de « l’imprimante 3d » ou « prototypage rapide » en proposant la fabrication d’une machine pour un investissement maximum de 500 €. La particularité de ce projet par rapport à d’autres projets « Do It Yourself » est dans l’engagement politique de son fondateur Adrian Bowyer. Il est en effet question de se réapproprier les moyens de productions et de rendre l’usage de cette technologie abordable financièrement et techniquement alors qu’elle est encore aujourd’hui réservée à des usages industriels.
Outre ses aspects sociologiques et politiques, le projet RepRap est fortement inspiré du modèle de « Constructeur Universel » de John von Neumann : La machine auto-répliquante.
En effet, la machine RepRap « Darwin » actuelle peut produire plus de la moitié des ses composants. Le reste étant des tiges filetées, boulons et composants électroniques abordables. Une personne possédant cette machine peut donc produire des pièces à moindre coût, les diffuser et/ou fabriquer des pièces de rechanges. Cet argument naturaliste rejoint alors les enjeux politiques du projet : les machines peuvent, avec notre aide, « se reproduire » d’une manière exponentielle et ainsi nous offrir une capacité de production sans précédent.
En partant du /tmp/lab, premier hacker space parisien, ce projet souhaite confronter la machine aux pratiques artistiques dans le soucis de mettre en réseau nos compétences et proposer un usage créatif et décomplexé de la technologie.
Site du projet /tmp/usine : http://dev.tmplab.org/wiki/tmp-usine
Forums : http://dev.tmplab.org/projects/tmp-usine/boards
Artiste de la déflagration et du blasphème, Philippe Zunino nous confronte avec humour et distance à la violence de l’organisation des discours médiatiques qui structurent notre quotidien. C’est pourquoi nous pouvons quitter cette réalité sans regret.
La parole et le sens que portent ses films, ses pièces sonores ou encore ses émissions radiophoniques révèlent la perte collective d’expériences vécues et la soumission généralisée au nouvel ordre économique. Un travail burlesque qui joue de la fragmentation et de la recomposition des langages parlés ou écrits.
Ces créations audio visuelles trouvent leur cohérence dans la diversité et l’éclatement d’une utopie commune et sans fin, qui ferait du langage populaire la conversation courante de la pensée et de la créativité. Une forme de paranoïa critique totalement assumée puisque pour Philippe Zunino il n’y a plus lieu d’affirmer des positions artistiques précises ou identifiables, bien au contraire compte tenu que l’objet critique de ce travail radical se déplace en permanence sur le terrain de la mauvaise foi collective, la colère refoulée, le pouvoir, les frustrations accumulées ou encore l’indifférence. No design. (Maryline Chutet)
Quitter la réalité = fictions + frictions ou de la réalité du poïétique
Depuis longtemps je m’intéresse au potentiel et à la puissance de désignation du langage, des mots, ainsi qu’à leur adresse – C’est à toi que je parle ? … Tout particulièrement par l’oralité qui constitue l’essentiel de mes productions sonores ou filmiques –.
C’est ainsi que j’ai été conduit à m’interroger et agir non pas simplement sur le sens des mots ou de leurs articulations, c’est-à-dire les considérer comme des motifs, ou des abstractions, tel que le pratiquent les poètes sonores entre autres, ou encore déplacer le sens sur la forme, à la façon de l’art contemporain, version ready made post Marcel Duchamp, mais à réfléchir sur le fonctionnement de l’incorporation de la pensée elle-même, c’est-à-dire à définir des langages – des modes d’expression – qui seraient construits comme des outils critiques d’un monde défini par avance comme réel, unique et irremplaçable, c’est-à-dire implacable. Implacable comme le monde déshumanisé qui se profile et se construit apparemment aujourd’hui dans un sentiment d’impuissance générale. Dire comme faire ? Ces deux aspects sont-ils réellement indissociables ? Que doit-on distinguer ?
Au cours de cette conférence fiction, que j’ai intitulée « quitter la réalité = fictions + frictions » je tenterai de montrer en quoi la réalité telle qu’elle s’offre à nous aujourd’hui est plus de l’ordre du contrôle de la pensée, que d’une forme de réalité objective et partageable. Ce contrôle s’exerce par les médias, par l’économie de marché et enfin par le politique via le corps social, c’est-à-dire tous les corps en un. J’en suis arrivé ainsi à considérer que l’espace réel est surtout devenu un espace conflictuel, conflits avec soi-même et avec les autres... D’où l’apparition de l’Autre, ce héros qu’on ne cesse d’encenser et qui lui, n’existe pas non plus.
La réalité n’existe plus aujourd’hui que là où le corps se refuse à la pensée et donc au langage, voire au dégoût de la culture elle-même. Je considère donc qu’on peut quitter cette dite réalité prédéfinie puisqu’elle ne signifie plus que le lieu de sa propre destruction.
Parler du sens, c’est déjà s’en retirer. Car c’est là où l’économie culturelle parachève la destruction de la pensée, en tentant de combler les désirs par des manques et cela, (?) en faisant passer le vide pour la mort, ce culturel débité et distillé dans une froideur et une distance propre à la réalité quotidienne décrite ci-dessus.
Dès lors, les questions de fictions ou de réalités m’apparaissent sous un autre aspect, elles se rapprochent et se dénouent dans la friction, elles se côtoient mais toutefois restent distinctes si le sujet qui s’y trouve pris en étau demeure conscient de l’état du monde, c’est-à-dire s’il reste toujours à son écoute. Il sera ainsi à même d’agir pour et par les autres, c’est-à-dire de vivre sans contraintes. Pour conclure, je citerai en exemple les noms et prénoms que se donnent les manouches, car aucun ne porte le même nom. Porter le même nom, c’est porter le nom d’un mort et ce serait parler de la mort. Or chez les manouches, on ne parle pas de la mort (voir le livre Nous, on n’en parle pas.).
Chaque manouche possède un Romano Lap, un nom unique qui ne le relie pas à l’histoire mais à la mémoire, donc à une forme de conscience collective. Le prénom manouche s’inscrit dans un entre deux, une ambiguïté sémantique due à une ambiguïté phonologique (par exemple, certains s’appellent à nos oreilles John, Johnny qu’ils écrivent car certains savent écrire Jony, Jonni, etc montrant ainsi aux gadgés que ces prénoms leur appartiennent et qu’ils les écrivent comme ils l’entendent, car la dernière chose dont ils ont envie, c’est d’écrire leur langue...). Apparaît comme une fonction supplémentaire à celle de nommer, la fonction poétique qui tend à viser le message lui-même et mettre en évidence le côté palpable des signes, au travers de ces prénoms qui appartiennent uniquement à ceux qui les portent. Pour les manouches, n’importe quel endroit, n’importe quel objet peut être Mulengri Plaça (une place en rapport avec un mort et que ça ne se voie pas, que n’importe quelle chose puisse être à la fois ce qu’elle a l’air d’être et autre chose)... C’est pourquoi on peut estimer que les manouches à l’inverse des gadgés sont dans un rapport global au monde, les gadgés s’inscrivant dans la surface, la pensée écran, si on considère que l’écriture est advenue par l’image.
Si j’ai choisi cette métaphore des prénoms manouches, c’est parce qu’elle me semble parfaitement illustrer la situation d’errance dans laquelle se trouve la pensée occidentale, désunie par le langage.
extrait de la conférence Quitter la réalité ?