Plus belles que nature

A mi-chemin entre le laboratoire et le jardin d’acclimatation, l’installation de Karine Bonneval est une surface énigmatique où il est question d’exotisme, de nature et d’artifice, de frontières ontologiques. Pour la rendre intelligible, on peut tenter de mobiliser les mots et les concepts des sciences humaines : l’ambiance est propice à un exercice d’ethnologie conjecturale.
Trickster
Le Trickster, personnage mythique, est une sorte de démiurge habité par des pulsions contradictoires. Solennel et comique à la fois, il crée le monde et en même temps le détruit. Il fixe les règles et s’empresse de les transgresser. En parcourant les parois végétales de la serre conçue par Karine Bonneval, on croirait pénétrer dans l’atelier d’un Trickster mettant au point de nouvelles créatures. L’effet de ces expérimentations est ambivalent. On est attiré par le charme de ces hybrides qui synthétisent, dans une sorte de nouvel ordre écologique, l’humain et le végétal. On contemple avec ravissement le résultat plastique de ces xénogreffes qui oscille entre l’esthétisation du banal (certaines plantes sont des « pures merveilles ») et la mise en ridicule (d’autres font penser à ces chats à lunettes roses des cartes postales ou à ces singes habillés en PDG). Et on pense à Frankenstein : un Frankenstein inspiré qui aurait passé sa nuit à Jardiland.
Pur et impur
Mais ce plaisir des yeux et de l’imagination s’accompagne (c’est toujours un réflexe de non-initié) d’un sens d’impureté. Le pur et l’impur, écrit Marie Douglas, ne dépendent pas d’une qualité intrinsèque des substances et des êtres, mais de leur agencement : on perçoit comme « impure » une entité qui n’est pas à sa place, qui met du désordre, qui bouleverse les catégories ordinaires, qui réunit en elle, scandaleusement, ce qui doit rester séparé. Or, ces transgressions catégorielles, chez Karine Bonneval, se proposent à tous les niveaux.
Domestique/sauvage
Elles touchent, par exemple, à l’opposition, fondamentale dans la vision du monde occidentale, entre le domestique et le sauvage. Pour représenter l’univers végétal, l’artiste a choisi des espèces tropicales, celles-là mêmes que les ancêtres des ethnologues, les membres de la Société des Observateurs de l’homme, ramenaient de leurs voyages et mettaient en culture, entourées de tous les soins, dans leurs jardins botaniques. Mais aujourd’hui, privées de leur aura tropicale et reproduites à l’infini, ces mêmes plantes exotiques constituent ce qu’il y a de plus courant, de plus ordinaire. Casanières, pantouflardes, bourrées d’engrais chimiques, elles sont aux plantes sauvages ce que le caniche est au fauve.
Exotisme
Comment leur restituer l’exotisme perdu ? En poussant la domestication à son extrême. D’un côté Karine Bonneval « domestique » le naturel en le tirant, par ses prouesses chirurgicales, du côté de la culture. De l’autre, par cette artificialisation, elle le repousse vers l’altérité. L’altérité des plantes - c’est un paradoxe - est produite par leur « humanisation ».
Rituel
Une autre impression se superpose à la précédente : être confronté à une activité cérémonielle. La disposition ordonnée des pots fait penser au culte agraire d’un peuple d’horticulteurs nourrissant, dans un espace consacré, des plantes matricielles, des prototypes.
Trophée.
Cela rappelle aussi, c’est plus macabre, le traitement des restes de l’ennemi dans certaines sociétés, elles aussi tropicales. Les longs cheveux qui décorent une famille de misères (tradescantia fluminensis) font penser aux tsantzas, ces têtes miniaturisées, apprivoisées par de procédés magiques, embellies et traitées avec tous les honneurs, qui ont fait la réputation des Jivaros. Si on pense à des trophées c’est que ces plantes aussi, soustraites à leur destin, embellies et bichonnées, remplissent une fonction allégorique : elles nous envoient des messages sur la condition naturelle (elles nous montrent, pour citer les propos de l’artiste, «comment l’homme a toujours voulu s’approprier le vivant »). Elles nous parlent aussi du naturaliste (au double sens, d’expert botanique et de taxidermiste) qui dénonce la colonisation du vivant tout en procédant dans cette même direction.
Inversion symétrique
La comparaison peut aller encore plus loin. Les Amazoniens empruntent au monde de la nature les matériaux (plumes d’ara, fibres de palmier, graines de coco …) pour se décorer. Dans une relation symétrique inversée, c’est aux humains que Karine Bonneval emprunte les cils, les ongles et autres prothèses artificielles censées embellir ses végétaux.
Animisme
Et après, forcément, on pense au rapport « dialogique », « intelocutoire », instauré avec ces créatures chimériques qui répondent aux manipulations de l’artiste par une forme de consentement (liftées et tripotées, elles ne se laissent pas aller, elles acceptent la prothèse). On a l’impression, pour jouer encore un peu sur la métaphore amazonienne, de se promener dans un univers animiste, où toute entité, de l’humain à l’humble objet, est douée d’un esprit, d’une intériorité comparable à la nôtre : un univers non-cartésien où les frontières entre les êtres font l’objet d’une négociation perpétuelle.
Métamorphoses
Souvent, dans les mythes et le folklore, la transformation en plante ou en animal est le résultat d’une sanction. Dans sa descente aux enfers, Dante Alighieri pénètre dans un bosquet parfaitement « animiste » où chaque plante recèle l’esprit d’un damné. C’est le bosquet des suicidés et des dissipateurs. Si on casse une branche, le pénitent gémit. On pourrait se demander si les plantes « améliorées », « plus belles que nature » de Karine Bonneval n’auraient pas envie, elles aussi, de gémir. On pourrait aussi se demander ce qu’elles ont fait, pour rester dans le domaine de la métempsychose, pour finir dans cet espace concentrationnaire, belles et ségréguées, comme dans un harem.
Action directe et positive
Ce qui nous amène à des questions d’ordre éthique. Pour différencier les visions du monde occidentale et orientale, l’anthropologue André-Georges Haudricourt opposait deux manières de penser l’action sur la nature. D’un côté, l’attitude interventionniste de l’Occidental, qui « gère » les plantes et les animaux en les transformant et en les corrigeant. La figure paradigmatique, pour illustrer cette posture, serait celle du berger, qui « gouverne » son troupeau, sélectionne les meilleurs et punit les déviants (Haudricourt qualifie cette attitude d’« action directe et positive »). L’esprit oriental, en revanche serait bien illustré par l’action « maïeutique » de l’horticulteur qui, loin d’imposer sa volonté à ses ignames en les confinant dans un espace préétabli, se limite à créer les conditions propices à leur épanouissement (c’est ce qu’il appelle « action indirecte et négative »).
Le bien être végétal
Dans cette même perspective, on pourrait s’interroger sur la nature des soins que Karine Bonneval réserve aux « non-humains », aux « étants » (ce sont les termes tout récents utilisés par les ethnologues pour ne pas discriminer les espèces) qui peuplent son installation. Exerce-t-elle sur ces plantes, mais pour leur bien, le pouvoir tyrannique du démiurge (« action directe et positive ») ? Faut-il considérer ses « rajouts » comme une manière de seconder les plantes en portant encore plus loin leur « vocation », leur « projet esthétique » (« action indirecte et négative ») ? Les deux choses à la fois, peut-être : d’un côté, en amont, on imagine le plaisir manipulatoire inhérent à toute forme de domestication : dans leur anthropo-dépendance, ces monstres végétaux ne sont pas sans nous rappeler ces oiseaux de concours, de plus en plus artificialisés, dont les fonctions physiologiques dépendent désormais de la bienveillance et de la disponibilité de leur maître. De l’autre côté, on imagine, dans la préparation même de cette œuvre végétale, des sentiments proches de la complicité et du maternage : le geste tendre et affectueux d’une amie qui aide ces plantes anonymes à « se mettre en valeur », à « se faire belles » (comme la bonne fée qui vient au secours de Cendrillon qui n’a pas d’habits pour se rendre au bal).
Acharnement thérapeutique
On pourrait aussi soupçonner, c’est l’hypothèse la plus cynique, que les plantes, bien qu’omniprésentes dans l’installation, ne soient pas le vrai objet des préoccupation de Karine Bonneval, qu’elles soient là tout juste comme des porteuses de signes, des simples « sémaphores ». Et d’ailleurs, comment se portent-elles ? Bien, on vient de le dire. Mais pas toutes. Rangées dans un coin, certaines « beautés » ont l’air un peu glauque, maladif. Loin d’être un inconvénient, il pourrait s’agir d’un effet désiré : sortes d’Icare dont les ailes commencent à fondre, ces ratées de la cosmétique nous révèlent la vanité de nos desseins démiurgiques et, par là, notre finitude.

Sergio Dalla Bernardina