Génie botanique

En visitant en 1998 une exposition consacrée par le Centre Canadien d’Architecture de Montréal à l’histoire et aux enjeux de la pelouse en Amérique du Nord, qu’elle ne fut pas ma surprise de découvrir parmi les trésors scénographiés par les architectes Diller + Scofidio que des pelouses synthétiques pouvaient aussi être frappées de « maladies »: « Comme le gazon naturel, on le fabrique selon des normes strictes de performance qui en déterminent le tissage, la densité, la texture, la résistance ainsi que la forme et la longueur des brins. Mais il comporte ses propres inconvénients : le Poly Turf du stade Orange Bowl a viré au bleu clair et ses brins ont fondu au chaud soleil de la Floride, tandis qu’un terrain de football du Tennessee est devenu entièrement noir. Pour les athlètes, le gazon synthétique est aussi nettement moins indulgent que l’original. Beaucoup ont souffert de brûlures et de cloques, et l’on a rapporté de multiples entorses, infections et blessures graves à la tête. L’association des joueurs de la National Football League a d’ailleurs réclamé un moratoire sur la pose de gazon synthétique et demandé que les terrains artificiels soient déclarés dangereux. Beaucoup de joueurs et de supporters souhaitent ainsi revenir au gazon « naturel » .» La botanique chimique n’était-elle pas la solution ? Amusons-nous aujourd’hui de cette naïveté enjouée pour le tout pétrochimique des années 1960, des avantages d’une pelouse Tupperware™, nous renouvelons tous les jours les mêmes exploits sous des atours plus ou moins raffinés toujours plus nombreux. Cette petite histoire des déboires de la pelouse artificielle démontre surtout que les affaires d’écologie et de nature ne souffrent pas vraiment les positions binaires et manichéennes des bons et des méchants. Pourtant, le discours écologiste actuel continue de recourir aux sempiternelles stratégies du bien et du mal. Avec toute l’efficacité qu’on lui sait comme le démontre avec brio le sociologue des choses de la nature et de l’écologie, Raphaël Larrère tentant courageusement de savoir s’il existe une bonne et une mauvaise biodiversité . On sent derrière cette question déjà poindre le point de vue moral, du moins éthique, qui peut aller jusqu’à alimenter des prises de positions douteuses quant à une vision positiviste de l’autochtonie et une autre, franchement péjorative, voire raciste, des migrations botaniques et fauniques. Pourtant, comme le précise Larrère : « Il n’empêche que cette longue histoire d’introduction d’espèces exotiques ne s’est pas traduite par une série ininterrompue de désastres. Il y aurait eu ainsi entre 20 000 et 200 000 espèces végétales introduites dans les îles Britanniques, dont la plupart ne se sont pas adaptées au climat : sur les 1200 espèces qui sont parvenues à s’installer durablement et qui ont enrichi la flore de Grande-Bretagne, 15 seulement sont considérées comme des « pestes végétales » . Coupe à moitié vide, coupe à moitié pleine, la distance est ici primordiale. Un bien pour un mal dit l’adage populaire. Tel est aussi le crédo de Karine Bonneval dont le terrain de prédilection est celui de l’ambiguïté, construites entre dérives du plausible, délires d’anticipation, cas fictifs et réalité surréaliste, hiatus entre prévision et prédiction. Tous ces ingrédients composent le terreau fertile de sa botanique vernaculaire, sa phylloplastie comme elle l’appelle, un art de la bouture extrême, entre mise en garde et doux rêve, un art du contrôle de la nature jusqu’à la contention sadique. Trouble obsessionnel naturaliste, voilà comment on pourrait qualifier la pratique déviante de Karine Bonneval. On ne sait jamais sur quel pied danser dans l’Hortus conclusus qu’elle s’est construit dans le pavillon de la Maréchalerie. Ephémère et gracile serre translucide où d’inquiétantes ombres viennent nourrir l’imaginaire d’un incubateur et des pires manipulations génétiques qui y sont possibles. N’a-t-elle pas filmé un savant fou s’injectant de la sève dans un douteux espoir mélioriste ? C’est un philodendron qui a ouvert la voie de ses expérimentations, une plante exotique banale (un comble lorsqu’on y pense), reine des salles d’attente des années 1970 et 1980, gloire aujourd’hui déchue mais qui aura marqué tous les esprits et les grands moments d’ennui. Puis elle s’est emparée de dizaines d’autres plantes bon marché – Anthurium, Epipremnum, Sansevieria ou langue de belle-mère, Tradescantia, Zamioculcas –, élevées à coups de trique en Amérique du Sud, en Asie, en Afrique, plantes au bilan carbone désastreux (une plante peut-elle alors être écologiquement vertueuse ?) pour sursoir au bon goût de nos pulsions décoratrices. Leurs feuilles presque cirées pourraient les faire passer pour des ersatz impérissables à l’entretien inexistant mais ces plantes exotiques sont bien vivantes, modifiés à coups de colle, de greffes étranges qui les font apparaître comme des trophées macabres. Longs cils ravageurs, mèches de cheveux au blond peroxydé, faux ongles, les plantes arborent des parures plus ou moins discrètes, possible nouveau chaînon manquant darwinien. On l’a longtemps cherché et fantasmé entre l’homme et l’animal depuis la publication de son Origine des espèces de 1859, qui a conduit certains opportunistes à exposer dans des Freak Show d’un goût douteux des hommes et des femmes atteints d’hypertrichose et d’hirsutisme sévère comme chez la petite Krao, promue femme-singe par un « bienfaiteur » comme Barnum. Mais si le chaînon manquant était plutôt végétal ? Brian Aldiss dans Le monde vert, opus science-fictionnel de 1962, l’avait déjà pensé au cours de cette épopée délirante au milieu d’une canopée hostile. Karine Bonneval en propose une forme moins agressive de prime à abord (embusquée sous des atours girlies), paraboles d’un asservissement de la nature, du pillage biologique et botanique auquel s’adonne la pharmacopée industrielle, des ravages de la monoculture intensive. Sa « ménagerie » compose aussi une métaphore de cette écologie superficielle que le Norvégien Arne Naess fustigeait déjà en 1973 dans son plaidoyer pour une écologie profonde . L’attaque cosmétique de Karine Bonneval formalise un écho critique aux mesurettes décoratives adoptées par bien des gouvernements incapables de résister aux sirènes des lobbies pharmaceutiques, aux intérêts économiques souverains. L’écologie appliquée au politique et son art du maquillage vert et de ses prises de décisions segmentées, rapides, spectaculaires et inefficientes à la longue. Il ne s’agit pas ici de condamner toutes les mesures écologistes mais bien d’insuffler un peu d’outrance, d’humour dans un monde vert culpabilisant et souvent pontifiant. Et parce que les choses ne sont pas si simples, Karine Bonneval a fait appel à un nez de la grande parfumerie française (Alienor Massenet) pour créer deux odeurs, l’une à bases d’essences naturelles (bonnes ?) pour illustrer l’odeur du corps humain sale et l’autre à base de molécules de synthèse (mauvaises ?) pour s’imaginer un sous-bois. L’artiste ne joue pas la compétition basique ici, les deux odeurs se chevauchant, se mêlant dans une sorte de cocktail dont on doute qu’il soit aphrodisiaque. Impossible de différencier le vrai du faux, de plaquer un jugement de valeur, de se positionner. Ce conditionnement olfactif nous emmène dans l’univers d’À rebours écrit par Joris-Karl Huysmans en 1884 où son personnage Des Esseintes s’adonne à la recréation.
La phylloplastie de Karine Bonneval n’autorise pas d’avis tranché, pas plus qu’elle même ne s’autorise à donner des leçons de bonne conduite. On se recroquevillerait bien sur le terrain de la maltraitance mais aucun des spécimens n’a ici été torturé, tous continuent leur croissance, nullement gênés par ces nouveaux attributs et falbalas de pacotilles. La nature s’adapte, c’est bien connu. Une petite leçon de chose que l’on aime fréquemment rappeler, façon aussi de se dédouaner des pires vicissitudes qu’on lui inflige. Et de se replonger dans l’Histoire Naturelle de Max Ernst, collection de planches frottées en 1925, centre-trente quatre élucubrations botaniques empruntant à la nomenclature scientifique, aux théories de Darwin, aux visions fantastiques de Camille Flammarion. Karine Bonneval en digne héritière suit son chemin sous l’ère de l’anthropocène . Max Ernst avait nettement pris position par rapport à Ernst Haeckel, l’inventeur de l’écologie en 1866, qui défendait que les productions de la nature relevait de l’art en affirmant au contraire que le pouvoir démiurgique était entre les mains des artistes. Karine Bonneval prolonge cette histoire « naturelle » en faisant sien le génie botanique.

Bénédicte Ramade, 2012
Catalogue de l’exposition « je cherche des parfums nouveaux, des fleurs plus larges, des plaisirs inexplorés », la Maréchalerie, ensa-v, Versailles