Des fleurs sinon rien!
exposition à la galerie Odile Ouizeman, 2013
Phylloplastie

On apprenait récemment dans les médias une nouvelle pour le moins déconcertante, celle de la future présentation au public d'un hamburger produit à partir de cellules souches bovines. Le laboratoire néerlandais à l'origine de cette annonce n'est, certes, encore qu'au stade de l'éprouvette, mais on sait que les bouleversements qui s'opèrent dans les sciences actuelles sont comparables à de véritables révolutions, bien difficiles à appréhender pour le commun des mortels. De la même manière que notre perception de l'univers ne cesse de s'accélérer dans sa relativité, la vision de notre place microscopique au sein du cosmos et le sentiment de l'infini mystère qui nous entoure, n'en finissent plus de ne former qu'un seul faisceau, celui du doute généralisé, des états multiples et « superposés » du vrai et du faux, du matériel et de ce qui ne l'est pas, du perceptible et de l'invisible…
Une rupture épistémologique par jour, ou presque ! Manger de la vraie viande, qui ne serait plus le résultat de l'élevage et de l’abattage d'une bête vivante nous semble peut-être bien étrange aujourd'hui, mais au fond de nous-même, nous savons bien que des bouleversements bien plus importants ont déjà eu lieu, auxquels nous ne prêtons quasiment plus attention.

La différence entre l'artificiel et le naturel, « problème » philosophique discuté au moins depuis Platon, reste souvent caricaturé dans les médias, car c'est la visibilité contemporaine et contingente des phénomènes qui attire notre attention : dérive des chirurgies esthétiques, explosion de la communication numérique, mécanisation systématique, rationalisation de l'élevage, de l'agriculture, exploitation inconsidérée des ressources naturelles... qui seraient opposés à une idée « supérieure » que nous nous ferions de nous-même, de nos origines et de notre environnement.

Mais notre vraie nature, où est-elle vraiment, et s'est-elle jamais manifestée ? Sommes-nous plus artificiels aujourd'hui qu'il y a cent, mille ou cent mille ans ? Pour défendre l'idée d'une nature « essentielle », encore faudrait-il être sûr qu'elle ait jamais existé... que ce ne soit pas l'image idyllique et pleine de modernité que le vingtième siècle a inventé, ni celle, ténébreuse, qui se dessinait au creux du dix-neuvième, ni celle ébloui de croyances, du Moyen-âge, ou encore ce que l'on fantasme aujourd'hui de l'aube de l'humanité...
Au mieux sommes-nous à peu près sûr que cette nature, la moitié d'entre nous l'a toujours éprouvé dans la crainte et dans l'adoration, et l'autre, dans le plus profond mépris de ses occultes caprices.

C'est justement entre ces deux pôles qu'il faut regarder le travail de Karine Bonneval, qui a habilement situé sa pratique dans ce qu'on pourrait appeler le « double-fond » de ces interrogations sur le naturel et l'artificiel. Car l'artificiel est bien le produit d'une habileté humaine, d'une technè dans un espace anthropocentré ; c'est une intervention délibérée de l'homme sur le vivant par opposition à ce qui serait mû par une nécessité intérieure, une cause naturelle donc, indépendante d'une intervention extérieure. La série "phylloplastie" de l'artiste en serait une sorte d'illustration, puisqu'elle intervient sur des plantes vivantes en les augmentant d'accessoires empruntés à l'univers cosmétique et ornemental : faux-cils, faux-ongles, mèches de cheveux, ou encore boucles d'oreilles.
Le résultat doit s'observer dans le temps, il ne se limite pas à un simple assemblage : les plantes intègrent en effet ce rajout et continuent de vivre et de se développer naturellement.
A la Maréchalerie, Karine Bonneval proposait d'observer cette lente « expérience » dans une installation en forme de serre, qui s'organisait à la fois comme un cabinet d'amateur et comme un rayonnage de laboratoire, une évocation de l'univers fantasque et inoffensif du collectionneur humaniste, tout autant qu'un exposé inquiétant sur les manipulations génétiques opérées par les grandes industries.
Dans ce dispositif à double-fond donc, l'artiste ne nous proposait pas de jugement : car pour trancher moralement cette question de la manipulation du vivant, il nous faudrait pouvoir sortir de l'immédiateté de notre époque et engager une réflexion sur notre histoire et nos désirs bien incompatible avec les structures contemporaines de nos sociétés.
En revanche, Karine Bonneval replaçait le geste artistique à l'endroit précis où il peut participer à la compréhension du monde que nous fabriquons. Bien plus à côté qu'à l'extérieur, une intervention à la fois légère, curieuse et complexe dont le sens reste adressé aux générations qui nous remplaceront.

Gaël Charbau, 2012
Catalogue de l’exposition « je cherche des parfums nouveaux, des fleurs plus larges, des plaisirs inexplorés », la Maréchalerie, ensa-v, Versailles

Phylloplastie
20010, dessins crayon de papier sur papier aquarelle
Anthupilus
2008, anthurium, fourrure synthétique

Anthupelle
2008, anthurium, fil, perles
Morphogenèse
2008, dessins 50x65 cm feutre, drawing gum, encre de Chine sur bristol
Anthutella
2010, château de Chaumont sur Loire
anthurium, fil métal, perles
Anthuscope
2008, château de Chaumont sur Loire
Anthurium, laiton, bois
Anthupilus
2008, château de Rambouillet
Anthurium, fourrure synthétique
Zamiunguis
2009, château de Rambouillet
Zamioculcas, faux ongles, vernis
Anthudente
2010, anthurium, dentelle
Pereficus
2010, château de Chaumont sur Loire
ficus, verre
Anthusubtel
2009, château de Chaumont sur Loire
anthurium, laiton
Acclimatation
2009, 19'53", 16 mm, super 8, mini dv
avec Erick Auguste
musique Lembe Lokk, Jean-Christophe Onno