En route !

Objet hautement fétichisé, la voiture occupe une place privilégiée dans nos sociétés urbaines. Elle n’a pas cessé, depuis son apparition, de façonner notre environnement et nos modes de vie. Il était, de ce point de vue, assez naturel que cette fascination s’exerce également sur la création contemporaine.
Karine Bonneval développe dans son travail une relation privilégiée avec le corps. Dans sa dernière série de travaux, placée sous le titre générique « en route ! », cette relation est toujours présente mais elle se soumet à l’objet automobile .
L’artiste réalise ainsi des œuvres murales en forme de tableau de bord, d’autoradio et de levier de vitesse. Fabriquées en feutre, en cuir ou en mousse, elles apparaissent comme des petits êtres hybrides, étranges croisements entre l’animal et la machine.
Lointains cousins des sculptures molles de Claes Oldenburg, ces objets flirtent avec l’esthétique Pop, et s’en éloignent simultanément grâce à leur aspect organique. Les lignes agressives et masculines de la voiture d’origine sont ici gommées par les contours aléatoires des matières. Il est question de peau, d’écailles et de poils, beaucoup moins rassurant et impersonnel qu’une surface lisse de carrosserie.
L’artiste dans cette série d’œuvres ne s’intéresse pas seulement au détournement de l’objet, elle décortique également nos comportements, et la manière avec laquelle nous modifions nos agissements une fois assis derrière le volant.
Dans l’œuvre intitulée pare soleil, Karine Bonneval réalise une pièce de tissu brodée d’insultes. Les « connards », « enfoiré » et autres « pétasses » constituent un petit glossaire contemporain à l’usage de l’automobiliste. Les lettres ont beau revêtir de parfaits atours faits de paillettes et de fils colorés, ils ne demeurent pas moins le constat d’une réalité peu glorieuse.

Protégés, entourés par la voiture, les accessoires de conduite deviennent alors des attributs sensuels pour le plaisir de rouler en symbiose. Partout, des tentacules nous relient à cette vie en voiture. Moteurs et pièces mécaniques deviennent les organes d’un corps. Basculant dans un univers proche de celui de la science-fiction, les œuvres troquent leur statut d’objets inanimés pour celui de mutants mi-animal mi-machine, rendant ainsi possible une greffe sur l’humain. La couleur chair et la texture douce des matières se marient avec le foisonnement des formes. Les dessins de moteurs bardés de tuyaux ressemblent d’ailleurs à de curieux cerveaux mécaniques.
On pense évidemment à David Cronenberg et à Existenz, film dans lequel les consoles de jeu se branchaient d’ailleurs sur les corps de leurs utilisateurs. Il n’est d’ailleurs pas anodin que ce même réalisateur se soit également intéressé à l’automobile (crash) et aux rapports ambigus et morbides que les conducteurs entretiennent avec cet objet. La voiture devient alors le catalyseur des émotions les plus violentes. Amour, sexe, souffrance et mort composent un cocktail explosif.

Dans sa vidéo, en route !, Karine Bonneval met en scène un étrange ballet automobile, où l’on découvre une créature dont les avants bras semblent directement liés au volant. Comme dans la plupart de ses travaux, l’artiste offre aux spectateurs, par le biais de la fiction, la vision d’une possible utilisation de ses sculptures. Le film ne constitue pas, néanmoins, un mode d’emploi ou une illustration, il apparaît plutôt comme la matérialisation d’un rêve éveillé, une promenade fantasmée.

Fabienne Fulchéri
La voix du regard n°19, en voiture ! 2006


Avec les agro-carburants, notre société n’est-elle pas en train de concrétiser l’idée que l’automobile n’est plus un objet comme les autres en la « nourrissant » avec des aliments comestibles utilisés pour les humains et les animaux ?
Granola, moteur de ford mustang réalisé en porcelaine devient comme un grand récipient alimentaire débordant de céréales à huile composant ces nouveaux carburants.
Camaro
2002, cuir, pâtes, peinture or
installation sur la hood gallery, Los Angeles
Appuie-tête
2003, cuir, acier, piquants d’oursins, feuille de laiton
Vision tentaculaire
2004, mousse orthopédique, laine, latex, fauteuil automobile, perles, ventouses
Pieds au plancher
2003, mousse orthopédique, laine, latex
Conduite automatique
2003, cuir, fourrure synthétique, laine
Conduite automatique,
2004, Photo sur diasec, 70x40 cm
Dés
2003, mousse orthopédique, soies de sanglier, transferts, clous




Tableaux de bord
2002, feutre, soies de porc, paillettes
Auto-radio
2002, peau de python, soies de sanglier, fil à broder
Pédales
2003, mousse orthopédique, fil
Levier de vitesse
2003, mousse orthopédique, fil, perles
Croquis
2003-2007, encre de Chine sur latex, calque et papier
Cheval moteur
2005, voile d’hivernage, fil
Octopuss
2006, skai, laine
Pare-soleil
2004, organza, paillettes
En route !
2004, 7', film super 8
musique Jean-Michel Thiriet